En attendant l'ennemi

 Le sentiment suffocant d’une allégresse perdue depuis l’enfance s’emparait de moi ; l’horizon, devant nous, se déchirait en gloire ; comme pris dans le fil d’un fleuve sans bords, il me semblait que maintenant tout entier j’étais remis – une liberté, une simplicité miraculeuse lavaient le monde ; je voyais le matin naître pour la première fois. 

Julien Gracq

En ces temps tourmentés, nous ne pouvons plus faire comme si de rien n’était.


C’est cette conclusion qui est ressortie de nos première discussions sur l’élaboration du nouveau projet de notre collectif, et c’est à partir de cette phrase que ce dernier est né. En Attendant l’Ennemi, c’est quatre jeunes hommes, au départ soldats sous un soleil de plomb, sur le rempart d’un poste militaire avancé, qui attendent l’arrivée de l’Ennemi. Ils ne savent plus qui il est. Ils sont soumis à la rumeur ambiante, qui annonce sa venue, et sa dangerosité. Alors la fantasmagorie de l’Ennemi, du Barbare d’en face surgit et vient alimenter l’imaginaire guerrier, la peur, et la division. Cette situation de base n’a pas d’encrage temporel précis, car la question est immémorielle. L’attente de l’Ennemi, et la question de celui que l’on considère comme Barbare pour se sentir du bon côté de la barrière, n’a pas d’époque, même si d’évidence, c’est par ce biais que le spectacle en quelques sorte répond à l’actualité. D’où vient notre désir de guerre ? De l’arrière, où une société vieillissante, consciente de son déclin, s’ennuie de n’avoir plus rien à conquérir et se cherche un ennemi à combattre ? En nous même par désir d’Héroïsme ? Ou Est ce intrinsèque à la nature humaine ?

Nos inspirations sont multiples. Tout d’abord romanesques : Le rivages des Syrtes de Julien Gracq, Le Désert des Tartares de Dino Buzzati et En attendant les barbares de Coetzee, et le poème de Constatin Cavafy En attendant les barbares

La question ne date pas d’hier, mais c’est aujourd’hui qu’elle résonne. Il s’agira donc de « Nous » et de « Moi » aujourd’hui aussi et surtout. Au milieu de cette situation théâtrale, naîtra donc par accoup des gestes autofictionnels, textes ou performances poétiques, écrites par nous- même, mis en scène ensemble, à tour de rôle, ou à quatre.

Si des objets symboles tels qu’un casque Romain, un uniforme de J-Y américain, des baïonnettes début 20ème siècle cotoient sur scène des images de drônes, surgissent alors en simultané des paroles de jeunes hommes contemporains, dans l’esprit desquels règnent la confusion, des peurs irrationnelles, le fantasme de l’Autre (le soi-disant ennemi, le migrant etc...), le désir de violence et le désir tout court.

Car comme le dit l’une de nos inspirations citée plus haut : Il semble y avoir chez nous tous, au fond de nous, quelquechose de l’ordre du granit, qui resiste à l’enseignement.

Conception, mise en scène et interprétation
Jean-Baptiste Delcourt
François Gillerot
Clément Goethals
Aurélien Labruyère

Etapes de création
Résidence à Champlon/ Juin 2016
Résidence au Théâtre du Peuple / Octobre 2016