En attendant l'ennemi

 Le sentiment suffocant d’une allégresse perdue depuis l’enfance s’emparait de moi ; l’horizon, devant nous, se déchirait en gloire ; comme pris dans le fil d’un fleuve sans bords, il me semblait que maintenant tout entier j’étais remis – une liberté, une simplicité miraculeuse lavaient le monde ; je voyais le matin naître pour la première fois. 

Julien Gracq

Dans un fort à la frontière du ciel, de la mer et de la terre, quatre soldats guettent l’horizon. Ils guettent tant qu’ils ne savent plus depuis quand ils se trouvent là, à veiller, à attendre. Ils guettent à s’en crever les yeux, brûlés par le soleil et l’iode.
Une lueur, un nuage de fumée, une voile, un coup de canon ? Tout, pour leur signifier la présence de cet ennemi qu’ils attendent et se doivent d’affronter; celui-là qui doit arriver, on leur a dit. Dans cette fiction, les soldats défendent des valeurs prescrites par un royaume mourant, se reposant sur des lauriers d’un passé glorieux mais aujourd’hui éteint.

Cette fiction ne s’inscrit dans aucune époque ou situation géographique précise. Nous souhaitons aborder la question intemporelle et universelle de la vision du barbare – de l’Autre qui nous inquiète-, du désir d’héroïsme et de violence, et de l’attente qui nous guette. Quatre soldats défendant un fort, la situation peut nous paraître ancienne, à nous citoyens de l’Occident... Mais ne nous retrouvons-nous pas, tant de fois, à défendre on-ne-sait-quoi face à on-ne-sait-qui ? La métaphore est vaste. Elle nous mènera face aux choix politiques de notre société au sens large, et à ceux que nous entreprenons dans notre quotidien. A l’heure où la construction des murs est en expansion mondiale, il nous est primordial de questionner les idéologies qui deviennent le ciment des ancestraux réflexes de protection.

Inspirés par les œuvres de Buzzatti (Le Désert des Tartares), Gracq (Le rivages des Syrtes), Coetzee (En attendant les barbares) et d’autres encore, les quatre membres fondateurs de la F.A.C.T se jettent à bras le corps dans cette création collective basée sur la poésie de l’attente et du besoin primordial de nous confronter à l’ennemi qu’il soit l’Autre, le frère ou soi-même.

Conception, mise en scène et interprétation
Jean-Baptiste Delcourt
François Gillerot
Clément Goethals
Aurélien Labruyère

Etapes de création
Résidence à Champlon/ Juin 2016
Résidence au Théâtre du Peuple / Octobre 2016