L'appel du mutant

Je suis comme un négatif qu’on a plongé dans un révélateur, et là toutes les couleurs sont en train de sortiret d’exploser... C’est une aventure aussi d’être malade!

Patient de l’hôpital Saint-Louis de Paris

Au début, il y a eu la peur. Il y a eu la vague sensation que mon arbre généalogique était miné de bombes à retardement de cancer en tout genre, et qu’il suffisait de désigner un nom pour que le compte à rebours se déclenche, comme un coup monté du destin. Il y a eu l’attente, et enfin la certitude irrationnelle que ce farceur de destin déciderait un jour de me pointer du doigt : la peur, comme tous. Puis le hasard a fait d’une de mes amie d'enfance une psychologue passionnée par ce sujet, travaillant dans un service d'oncologie à Paris, avec des patients atteints de cancer. Elle m’a conté leur histoire maintes et maintes fois, avec humour toujours, comme on raconte des histoires qui font peur à une enfant effrayée par ce qu’elle y découvrirait, mais trop curieuse pour boucher ses oreilles et fermer ses yeux. Encore des histoires.

Je sais. Mais je veux savoir, j’ai besoin de savoir. Ne pas savoir est pire que de découvrir la réalité. Je veux savoir comment cela est-il possible ?
Possible de quoi ?
Comment cela est-il possible de survivre à cette menace vitale sans devenir fou de désespoir ?Comment cela est-il possible d’accepter l’inacceptable et l’irréversible ? Comment font-ils ?
Ils poétisent, me répond-elle.
Et s’ils n’ont pas le temps ? Voilà ce qui est effrayant. Le manque de temps. L’urgence. La prolifération incontrôlable de cellules dans son organisme dont on est censé être le maître, et le désir inassouvissable d’hurler au monde de s’arrêter afin d’en retrouver le sens. Afin de s’y repositionner. Le temps du monde avance, lorsque le sien semble s’arrêter, semble être distordu à cause du désordre que crée cet évènement. Serait-il possible de maîtriser ce temps lorsque le corps le subit?
Tu sais, me livre-t-elle, je n’ai jamais vu quelqu’un partir avant d’avoir accepté. C'est le travail que nous entreprenons avec chaque patient : nous tentons de les amener à penser ce temps de pause forcée comme un temps offert : pour commencer à penser, à contester, à se redéfinir, à représenter ou à poétiser la maladie...

Une brèche s’ouvre alors dans ma tête, dans laquelle s’engouffre un univers complètement fantasmagorique, ou le champ des possibles représentations est inépuisable. Fascinée par le chemin que parcourent ces gens - et il s’agit bien ici de fascination, d’un mélange d’effroi et de curiosité - j’ai commencé à rêver à la représentation de ce temps offert, et à un personnage qui prendrait sa revanche contre la fatalité. Accablé par l'injustice, malmené par la culpabilité et par ses démons intérieurs, il part explorer ses propres limites afin de retrouver un sens à l'existence. De cet espace-temps distordu naîtrait alors un mouvement vers une pulsion de vie, un sursaut joyeux et exutoire contre le destin, une épopée fantasmagorique vers la liberté. Quelle qu’en soit l’issue, vers la liberté.

Si le théâtre peut interroger le regard que l'on porte sur le monde, alors je rêve qu'il puisse faire changer ce regard souvent terrifié que l'on porte sur cette maladie, sur ces êtres qui en souffrent, sur ces "ni vivants ni morts". Pourquoi les voient-on de cette manière là? Par peur de leur ressembler? D'être frappé par le même sort? Le cancer ce n'est pas le Mal selon moi. Il fait mal. Mais il peut malgré tout engendrer de la beauté. Ce projet est une sorte d'hommage aux personnes de mon entourage qui ont traversé ce long chemin, et un hommage aux mondes intérieurs qui leurs ont permis de rester libre.

Conception Lucile Charnier

Interprétation Lucile Charnier / Mercedes Dassy / Adèle Zouane

Collaboratrices techniques et artistiques Amélie Géhin / Justine Denos

Intervenante / Psychologue clinicienne Emma Gillard

Etapes de création
Résidence au Théâtre de la Balsamine / Septembre 2016

Production
Cie F.A.C.T.

Avec l'aide de
la Fédération Wallonie-Bruxelles - service du théâtre

Soutenu par
Théâtre de la Balsamine