bandeau-softparade.png

Notre compagnie se définit comme un groupe collaboratif de 8 porteur·euses de projets (dans une logique binaire: 4 hommes, 4 femmes). En tant que co-directeur·ices d'un même groupe collaboratif, nous dessinons collectivement une vision de nos pratiques et du cadre dans lequel elles s'inscrivent. Nous développons également individuellement nos propres trajectoires et identités artistiques au sein de la compagnie. La compagnie se veut autogérée par ses membres dans un maximum de ses aspects, cela afin d'adopter le point de vue de l'artiste sur un maximum de décisions. Le pouvoir y est exercé par tous·tes dans une répartition mouvante des différentes casquettes et responsabilités et cela en vue d'empouvoirer chacun·e de ses membres et les personnes qui gravitent autour de la compagnie.

L’IMAGINAIRE FACE AU REEL

Nous sommes à l’automne 2022, dans un contexte environnemental, social et économique qui pèse encore et toujours sur les mêmes et où s’informer devient synonyme d’angoisse. QUE FAIRE? Quelles sont pour nous artistes, les mobilisations critiques possibles qui ne soient pas la tétanie catastrophiste ou l’illusion d’un “développement durable” aveugle?

Au regard de notre expérience de ces dix dernières années, nous constatons dans le contexte postpandémie que les montages financiers des productions théâtrales s’établissent dans des temps de plus en plus longs et hasardeux, et que les agendas institutionnels sont de plus en plus chargés. Réunir les financements nécessaires à un projet se complexifie, diminuant les espaces de recherche et de rencontres, précarisant les différent·es acteur·ices du secteur, tout en étirant la mise en route de production.

Cette posture d’attente est souvent synonyme d’essoufflement des désirs, des énergies et des idées surtout lorsque cette passivité est mise en tension avec un sentiment d’urgence qui nous traverse à chaque instant.

QUE FAIRE? En tant qu’individus, citoyen·nes, artistes?

L’observation critique de nos institutions culturelles ne concerne pas uniquement ses méthodes de production et son financement. Nous sommes également alertes des schémas hégémoniques dans lesquelles elles s’inscrivent. A l’image de nombreux secteurs, prévalent aujourd’hui au sein des théâtres et des compagnies des systèmes verticaux qui mettent au sommet d’une pyramide l’artiste solitaire, le plus souvent homme cisgenre et blanc. Au bas de celle-ci, des rencontres éphémères avec des publics desquels nous extrayons souvent nos inspirations dans une logique extractiviste. Nous nous approprions les récits, les remodelons et les restituons pour faire avant tout une “OEuvre”, parfois déconnectée des processus et des publics. S’écoule alors une temporalité qui met en ligne de mire le moment tant attendu de l’exploitation (terme lourd de sens s’il en est), plus que l’acte même d’être “en création” et la joie, les aventures humaines qui en découlent.

Au sortir de ces périodes de travail, l’intensité investie dans les projets est brutalement interrompue. Ce vide s’accompagne parfois d’une tournée, certain.es le remplissent en se plongeant à nouveau dans le travail, d’autres rongent leurs frustrations jusqu’à retrouver l’énergie de reprendre à l’étape 0 d’un nouveau processus.

S’il est complexe d’envisager de nouveaux projets, il l’est encore plus de s’engager dans un changement. Nous souhaitons continuer de mener nos réflexions et gestes artistiques sans les dissocier d’une observation critique et systémique de nos propres quotidiens, nos institutions culturelles et nos sociétés. Il serait tentant de s’accrocher à la chaine des “petits gestes”, mais cela suffirait-il à engager un changement profond?

Alors que faire?

A cette question, une seule réponse semble possible: il faut “chercher” quoi faire. Nous concevons cette recherche comme une “écologie”, c’est à dire, si nous revenons à la définition première du terme, une “science des relations des organismes avec le monde environnant(…), dans un sens large, la science des conditions d’existence”. Cette écologie comporte des ramifications économiques, culturelles, sociales et artistiques, sans que l’une ne supplante l’autre. Au sein de cette écologie, la FACT agit comme un écosystème d’expérimentations, qui ne sera pas pour autant déconnectée d’autres écosystèmes.

Ces champs d’actions possibles s’effectueront dans un espace-temps que nous qualifions de “ruines”. Emprunté à Isabelle Stengers, le concept de ruines ne doit pas s’envisager avec la connotation négative d’ordinaire associée au terme. “Regarder en ruines”, c’est accepter et nommer les problèmes, les enjeux et les angoisses. Et, afin de continuer d’avancer dans les ruines, il est nécessaire de modifier sa marche en profondeur, de regarder où l’on met les pieds, de quitter les certitudes et de ne jamais lâcher l’équilibre fragile d’une posture de doute. Cette incertitude résonne avec cette incessante question du “que faire?” et sa réponse; chercher, chercher encore, sans édulcorer la réalité.

Cette avancée, nous la voulons collective. Notre instinct ne nous dit pas que le parcours sera plus évident en procession mais nous pouvons affirmer qu’il ne peut être que plus festif, émancipateur et riche à huit cerveaux qu’isolé·es. Un nouveau chapitre structurel s’ouvre donc pour la compagnie, que nous souhaitons penser comme un “groupe collaboratif”, dont les pratiques organisationnelles et artistiques seront profondément refondées.

Cette notion de “groupe collaboratif”, empruntée à Starhawk et son manuel pour l’action collective, qualifie un groupe à la structure circulaire sans autorité formelle et qui œuvre ensemble à la création ou au changement. Ce groupe veillera à affirmer l’empouvoirement de chacun·e de celleux le constituant ainsi que de celleux qui gravitent autour. Ce déploiement fertile aura pour objet de poursuivre nos pratiques artistiques dans une perspective inclusive et écologique.

Cette démarche nous pousse à repenser nos leviers d’action en tant qu’artistes: le domaine des émotions et du sensible, la joie et l’humour, le drama et les langues poétisées ou inventives.

Nos prises avec le réel passeront par l’évolution de nos imaginaires individuels et/ou collectifs. C’est dans la retranscription sensible de ces imaginaires en récits et en images et dans l’échange avec les publics les plus larges et variés possibles que nous voulons continuer à espérer.